Montrer le vivant, cacher les humains : comment se construit la culture visuelle des muséums

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Le XIXe siècle est marqué par une vive passion pour l’histoire naturelle. Aux innombrables revues et ouvrages, aux sociétés savantes locales et nationales, aux jardins botaniques et zoologiques, s’ajoutent les muséums qui se multiplient dans les villes de France et d’Europe. Ces institutions occupent une place singulière dans la culture, à mi-chemin entre le divertissement et l’instruction. Ce qu’elles exposent témoigne du mode de constitution des collections, d’abord rassemblées par des particuliers avant d’être transmises à des structures plus pérennes. Le muséum donne à voir le monde naturel et il le fait selon les modes de représentation de la nature propres à son époque.
Cette communication porte sur la culture visuelle des muséums, et plus précisément sur la relation entre l’illustration naturaliste et les dispositifs muséographiques. C’est l’étude de cette iconographie – qu’elle soit savante ou de vulgarisation – qui permet de comprendre comment les spécimens sont donnés à voir. Dans les deux cas, ce qui est montré traduit une vision du monde, et connaît une profonde évolution au cours du siècle, à mesure que s’impose l’importance du milieu dans la compréhension du vivant. Cette évolution aboutit à la création des dioramas, un moment décisif dans l’histoire des imaginaires visuels, auquel la France ne prendra pourtant pas part.
Les muséums donnent à voir la nature sans jamais dévoiler les présupposés culturels qui orientent ce regard. Un exemple sera particulièrement développé : la pose dans laquelle l’animal est présenté, qui varie selon les taxons. Seuls les oiseaux et les mammifères sont figurés dans des attitudes plus ou moins naturelles ; les autres groupes – poissons, invertébrés – ne le sont jamais. Ce choix, loin d’être technique, engage toute une hiérarchie implicite du vivant. Cette construction visuelle repose, paradoxalement, sur l’invisibilisation de celles et ceux qui rendent les collections possibles : récolteurs, chasseurs, taxidermistes, charpentiers… Elle suit une logique déjà active dans l’histoire de l’édition, où l’on ne connaît que très peu de choses des artistes et graveurs réalisant les illustrations, et rapproche le muséum des espaces de représentation artistique, où les petites mains – machinistes, peintres de décors, costumières – demeurent pareillement effacées. Cette mise en correspondance permettrait de définir le muséum comme un spectacle sérieux – au sens où l’on parle de serious game –, un dispositif dont la vocation didactique autorise la monstration à se faire passer pour une simple présentation du réel.
Image : Muséum d’histoire naturelle de Rouen, galerie des poissons, des reptiles et des amphibiens, photo prise le 9 février 2014, auteur : Benîot, licence : Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International.